Dans le cas de Westphalie Sonia Charles, l’idée de monter mon projet est née à la suite du décès d’un être cher qui est morte du SIDA, quand je n’avais que l’âge de 6ans. Je ne l’ai jamais su auparavant. Quand on me posait la question, je ne savais pas moi-même la réponse. Il y a 3 ou 4 ans, ma tante est venue me voir et m’a dit viens chez nous, j’ai des trucs à te montrer. Puis elle m’a dit que cet être cher était mort du SIDA. En fait, cela m’a beaucoup choqué, touché, énervé, frustré. Cela m’a permis de voir qu’elle était morte de ça, de savoir que cela aurait pu âtre tout à fait différent. Un geste, une protection, un moment d’inattention a fait en sorte qu’elle soit morte de ça. Puis une autre chose c’est la frustration de savoir que des gens le savaient depuis 16 ans, chose que j’ai su là ! Donc, je me suis sentie impuissante. Je me suis dit : j’aurais pu devenir médecin, scientifique, mais le fait que je sois ignorante et qu’on ne me l’ait pas dit, je ne pouvais pas faire de différence. Puis, l’année passée, on en parlant avec du monde, je me suis rendue compte que ce n’était pas vrai que je pouvais faire une réelle différence peut-être pas en étant médecin, ou en trouvant un médicament, mais en faisant un geste concret. Je me suis dit que je pouvais faire un spectacle, c’est mon apport et c’est comme cela que je pouvais le faire.

Qu’est ce qui expliquerait l’attitude de Westphalie ?

Toujours, selon Marie-Josée Bernard, l’attitude de Westphalie s’expliquerait par le fait que la résilience s’incarne dans des comportements, à travers des attitudes, et des représentations de soi vis-à-vis de soi-même d’abord, et de représentation de sa place et de son rôle par rapport à l’environnement de la personne. La résilience, pour se mettre en mouvement a besoin d’un environnement de «résonnance». La résilience est à la fois un processus psychologique interne aux individus, et c’est aussi un processus d’interactions entre ces personnes et les dimensions sociales, culturelles, économiques de la société[1].

Compte tenue de l’ampleur de la tâche que requière la réalisation d’un projet de création d’entreprise, la résilience, à elle seule suffirait-elle à en garantir le succès?

Pour Jean-Jacques Salomon, au-delà de leur différence de parcours, si tous les citoyens sont égaux devant la loi, ils ne le sont pas devant le savoir et devant d’autres bien qu’aucune société, si égalitaire soit-elle, ne partage jamais également[2].

Or nos deux sujets Westphalie et Gracia n’ont aucune formation en gestion. Ainsi, la motivation, l’envie de mettre sur pied un projet de création d’entreprise suffiraient à elles seules à le réaliser ? Les chercheurs Olivier Basso et Thomas Legrain, s’interrogent également à ce sujet : est-ce à dire que seuls les diplômés ont des capacités pour exercer la fonction d’entrepreneur ? Non évidement. Mais la seule manière que les non-diplômés ont d’y parvenir est de créer leur propre entreprise[3].

Quand je suis arrivé au Carrefour jeunesse-emploi Bourassa-Sauvé, je ne connaissais absolument rien dans tout ça, ce que ça prenait pour démarrer une entreprise, ce que cela demandait comme qualités, je ne savais absolument rien ! Tout ce que je savais, c’est que j’avais confiance en moi, confiance en ma capacité de faire certaines choses dans le domaine de la santé. Alors, je me suis basé là-dessus, affirme Gracia Sanon, d’un air confiant. Au tant parler de la devise de la garde royale dans la Grèce antique : tous les hommes ont peur. Les braves font taire leur peur, avançant parfois vers la mort, mais toujours vers la victoire[4].

Westphalie Sonia Charles et Gracia Sonon ont entrepris une démarche volontaire qui les a conduit à demander de l’aide au Carrefour jeunesse-emploi Bourassa-Sauvé, depuis le stade de la validation de l’idée d’affaire jusqu’à la réalisation de leur projet d’entreprise. Ils y ont été encadrés et suivis. L’encadrement reçu par ces deux jeunes aurait-il une influence sur la formulation, la conception et la mise en route du projet ? L’encadrement en question aurait-il eu un impact positif sur Westphalie et Gracia ? Y aurait-il une approche spécifique à chaque individu ?

Toi et moi sommes vus, depuis près d’un an… on se voyait chaque semaine ou presque. Moi, je n’aurais pas peur de dire : beh là, Constantin, ça ne va trop, là ça va très bien, oh j’aurais besoin de ceci… Je pense qu’il y a un lien de confiance qui s’est créé, et puis tu nous connais très bien, affirme Westphalie.

Les propos de Wesphalie Sonia Charles vont dans le même sens que ceux de Pierro Ferruci : la froideur rend tout presque difficile, alors que la chaleur facilite les choses. Lorsqu’elle existe entre deux êtres, il devient bien plus facile de demander et d’obtenir un service, de dire des choses désagréables, rire et d’être bien ensemble[5].

Pour quelqu’un qui n’a pas fait de gestion, moi je peux vous dire, mon cher Constantin, que c’est grâce à toi que j’ai pu continuer. Parce que tu as fait preuve de beaucoup de patience. C’est petit comme mot, je dois dire, parce que tu prends le temps de bien m’expliquer ce que je dois faire, comment je dois le faire. Ensuite, tu as toujours été encourageant… Ce que tu fais et c’est vraiment très apprécié la détermination que tu en mets pour nous accompagner à nous encadrer, à nous guider. C’est vraiment beaucoup. Ces choses là n’ont pas de prix, atteste Gracia Sanon.

Existe-il une recette magique qui permettrait de réussir cette forme de participation ?

En effet, pour parfaire cette forme d’encadrement, d’autres ingrédients sont nécessaires. Il s’agit d’établir une vraie relation de confiance basée sur le respect, l’écoute, entre Gracia Sanon, Westphalie Sonia Charles et nous. Cela leur a permis de développer et d’exprimer le meilleur d’eux-mêmes, et ce, grâce aux échanges francs et riches. Il s’agissait aussi de valoriser, encourager, congratuler chaque progrès, aussi minime fût-il, comme le suggère Dale Canergie : Cessons de penser à nous-mêmes, à nos mérites, à nos désirs. Considérons ceux d’autrui. Pas par flatterie ! Que l’éloge généreux et sincère jaillisse de notre cœur ! Prodiguons des marques de gratitudes et d’encouragement. Et nos paroles resteront gravées dans les cœurs ; elles seront répétées avec délices et chéries comme autant de trésors longtemps après que nous les aurons nous-mêmes oubliées[6].

Il s’agit aussi, dans cette forme de collaboration exempte de complaisance, de signifier les choses qui ne vont pas bien, dans le but de les améliorer et par conséquent avancer le projet et faire réfléchir les accompagnés (par exemple dans le cas Westphalie et Gracia). C’est ce que préconise à juste titre Pierro Ferruci : ainsi, être franc, même si cela implique de dire des choses désagréables ou de causer des douleurs aux autres est, à long terme, le meilleur des comportements, si bien sûr on parvient à le faire avec tact et intelligence[7].

Finalement, cette forme de collaboration a un impact réel sur ces jeunes (Westphalie et Gracia et bien d’autres), car quelque soit leur profil, c’est-à-dire qu’ils aient étudié en gestion ou non, qu’ils soient détenteur d’une maitrise ou d’un secondaire 5 ou qu’ils soient issus d’une famille modeste ou riche, le fait de les considérer comme collaborateurs et de s’impliquer dans leurs projets et d’être présent, quand ils ont besoin d’être encadrés, les transcende. Cela permet aux participants (Wesphalie Sonia Charles et Gracia Sanon) de retrouver l’estime d’eux-mêmes et de reconstruire leurs personnes comme l’affirme Marie-Josée Bernard : le retour à l’estime de soi, est le cœur de la réalité de la résilience, c’est là que reconstruit l’identité de la personne.

La résilience est une réaction qui met en jeu des contre-forces mises en réserve au plus profond d’autrui pour refaire l’équilibre rompu afin de lui permettre de rebondir et d’avancer. Pour que l’entrepreneur résilient réussisse, il semble que sa propension à chercher de l’aide et la qualité de l’encadrement qui pourrait lui être donné seraient là, à notre point de vue, les ingrédients qui permettraient à ces entrepreneurs résilients de réussir leur projet d’entreprise et de se reconstruire.

Constantin Tombet Moupegnou

Agent de développement en entrepreneuriat

[1]La résilience entrepreneuriale. Educating entrepreneurs for the world. Numéro 2006/05. Cahiers de Recherche. Markéting papers.

[2]Le destin technologique, Page 259.

[3] Papillon 2000, p.64. La dynamique entrepreneuriale dans les grands groupes. Institut de l’entreprise. Dossier de presse 17 février 2005. Les Notes de l’Institut. Décembre 2004.

[4] Comment se faire des amis, Dale Canergie, Page 206.

[5]L’art de la gentillesse. Préfacé par le Dalai-lama, Page 67.

[6]Comment se faire des amis, Page 53.

[7]L’art de la gentillesse. Préfacé du Dalai-lama, Page 35