Se lancer en affaires n’a jamais été chose facile. Et c’est sans doute l’une des décisions les plus difficiles à prendre pour un entrepreneur. Cette décision constitue en soi un grand saut dans l’inconnu dont on peut au préalable pressentir la complexité, tant plusieurs incertitudes ont leur mot à dire. Par exemple l’instabilité du marché et les clients de plus en plus multi fidèles. À cette complexité, on pourrait ajouter l’ardeur des taches dévolues à un entrepreneur, les sacrifices qu’il doit endurer avant de commencer petit à petit à en récolter les fruits. Cela suppose qu’il doit être doté de certaines caractéristiques telles que la confiance en soi, la capacité à prendre des risques, etc. Comme le souligne Christian Bruyat, Maitre de conférence à l’IUT de Valence en France : un individu n’ayant aucune confiance en lui-même, ne tolérant aucun risque, ne désirant pas prendre des responsabilités… n’a probablement pas de grandes chances de créer son entreprise, ni d’ailleurs de faire une brillante carrière ailleurs[1].

Cependant, il y a aussi une catégorie de personnes qui entreprennent, et dont le parcours est atypique, car émaillé par des événements bouleversants. Ces évènements au lieu de les inhiber, les ont poussé à entreprendre, comme le souligne Marie-Josée Bernard, Professeur en Management et ressources humaines à Emylyon Business school :   licenciement, échec professionnel, trop forte insatisfaction dans le travail, ou un événement dans la vie familiale, divorce, perte d’une personne chère, maladie, créent chez la personne ce « déplacement» qui conduit à vouloir entreprendre[2]. Autrement dit, la personne entreprend dans une situation où d’autres personnes ne se seraient pas forcément engagées. Ces entrepreneurs atypiques sont considérés comme étant résilients.

Mais c’est quoi la résilience ?

Selon Marie-Josée Bernard, la notion de résilience présuppose qu’il y a un choc important qui interpelle la personne au plus profond d’elle-même, dans son identité. (La résilience entrepreneuriale[3]).

Pour Michel Lemay M.D. Psychiatre, Hôpital Ste-Justine, le terme de résilience est utilisé dans le domaine de la physique pour traduire la résistance de matériaux à la pression. On dira ainsi que la coque d’un sous-marin est résiliente lorsqu’elle se révèle capable de supporter des pressions considérables lors de ses plongées et lorsqu’elle reprend sa forme primitive. On le retrouve également dans la langue anglaise «resiliency» pour décrire la capacité de réussir de manière acceptable pour la société en dépit d’un stress qui comporte normalement le risque grave d’une issue négative. La résilience sera définie ici comme la capacité pour un sujet confronté à des stress importants au cours de son existence de mettre en jeu des mécanismes adaptatifs lui permettant non seulement de «tenir le coup» mais de rebondir en tirant un certain profit d’un tel affrontement[4].

La résilience entrepreneuriale est très souvent traitée de façon théorique, rendant souvent sa compréhension un peu absconse. Il ne s’agit nullement dans cet article de faire une étude clinique, mais tout simplement de relater ce que nous considérons comme étant des cas illustrant parfaitement la résilience entrepreneuriale. Par soucis de rendre cette notion plus malléable et digestible, et pour montrer qu’elle ne révèle pas de la pure utopie, nous avons entrepris de le traiter en nous basant sur deux cas pratiques. Il s’agit de deux jeunes entrepreneurs que nous avons accompagnés dans la réalisation de leurs projets d’entreprise sur une période d’une année. Nous avons assuré cet accompagnement en qualité d’agent de développement en entrepreneuriat au Carrefour jeunesse-emploi Bourassa-Sauvé. Il s’agit de Gracia Sanon, infirmier auxiliaire, propriétaire de Service de soins à domicile Gracia et de Westphalie Sonia Charles, étudiante en administration, cofondatrice de la garderie Précieuses perles et de la société Piktonart.

Quelles pourraient être les raisons qui ont conduit ces deux personnes, à savoir Westphalie et Garcia, à se lancer en affaires, alors qu’elles ont ce qu’on pourrait considérer comme un potentiel pour faire carrière dans leur champ de compétence ? Cette question est d’autant plus pertinente que, dans le cas de Gracia, il est question de 7 années d’expérience en tant qu’infirmier auxiliaire.

Ce qui m’a emmené à démarrer une entreprise, c’est suite à la mort de mon père. Les traitements qu’il a subi, qu’il a reçu à l’hôpital, en tant que professionnel de la santé, j’ai trouvé qu’il y avait trop de failles, et s’il y a eu trop de failles à cause du nombre d’infections qu’il a pu contacter pendant son séjour à l’hôpital. Puis, en échangeant avec mon frère, une après-midi, je lui ai fait part de mon idée de création d’entreprise et, ce dernier m’y a encouragé, atteste Gracia Sanon[5].

Gracia a perçu «des failles dans le système de santé» qui ont malheureusement occasionné le décès de son père. Il estime que des améliorations ou des innovations sont à apporter au système de santé en question, et ce, afin d’éviter que d’autres personnes dans une situation similaire à celle dans laquelle se trouvait son père en paient les frais.

Qu’a t-il entrepris par la suite ?

En réalité, Gracia s’est résolu de faire quelque chose en ce sens. Il transforme cette envie en idée d’affaires pour laquelle il devra se résoudre à réaliser.

PourMarie-Josée Bernard, le besoin d’innover est très fortement présent dans les désirs, les intentions, et le positionnement stratégique des entrepreneurs. L’innovation est en elle-même créatrice de valeur, elle est aussi un puissant moteur pour les personnes qui la mettent en œuvre. L’entrepreneur résilient est particulièrement apte à ce regard « différent», parce qu’il porte en lui la différence. Son potentiel réside dans le fait d’appréhender autrement, une situation, un contexte, un enjeu, un marché, parce que lui-même se sent intrinsèquement différent[6].

Et Marie-Josée Bernard de poursuivre : le fait même de trouver, de créer ou de façonner une opportunité donne du sens et de la valeur aussi à celui qui est à l’origine de ce processus. L’opportunité pourrait être considérée comme un «support une idée nouvelle, et son potentiel d’innovation, saisir la richesse d’une rencontre, sentir le possible dans un contexte donné, prendre ce qui arrive, voila différentes façons de tisser un nouvel espoir.[7]

[1] Créer ou ne pas créer ? Une modélisation du processus d’engagement dans un projet de création d’entreprise. Revue de l’entrepreneuriat-vol1. Numéro 2001.

[2] La résilience entrepreneuriale. Educating entrepreneurs for the world. Numéro 2006/05. Cahiers de Recherche. Markéting papers.

[3] Educating entrepreneurs for the world. Numéro 2006/05. Cahiers de Recherche. Markéting papers.

[4]  Équilibre en Tête, Vol.14, No.4

[5] Témoigne Gracia Sanon, 2011.

[6]La résilience entrepreneuriale. Educating entrepreneurs for the world. Numéro 2006/05. Cahiers de Recherche. Marketing papers.

[7]La résilience entrepreneuriale. Educating entrepreneurs for the world. Numéro 2006/05. Cahiers de Recherche. Marketing papers.